Pourquoi chercher une autre façon de communiquer ?
Bitchat a connu un regain de popularité en France à l’approche des manifestations d’octobre 2026. Lancée en 2025, cette messagerie répond à une préoccupation simple : comment continuer à échanger quand le réseau mobile ne suit plus ? La presse a documenté ce regain d’intérêt avant la mobilisation du 24 octobre. Source : Le Monde, 23 octobre 2026.
Pour comprendre ce besoin, prenons le cas d’un festival. Des milliers de personnes essaient, au même endroit, de partager des photos, d’appeler leurs proches ou de retrouver leurs amis. Leurs téléphones sollicitent les mêmes ressources radio. Lorsque la demande dépasse la capacité disponible, les appels et les échanges de données peuvent ralentir ou échouer, même si le téléphone affiche encore du réseau. C’est pour renforcer cette capacité que Free déploie notamment des antennes mobiles sur des camions lors de grands événements. Source : Free, réseau mobile en festival.
Le passage à la nouvelle année illustre l’autre dimension du problème : la concentration des demandes dans le temps. À minuit, tout le monde ou presque veut envoyer ses vœux. Pour le Nouvel An 2026, Orange Belgium a annoncé un pic de 1 315 SMS par seconde. Un tel pic ne signifie pas nécessairement que les communications échouent : un réseau dimensionné pour l’absorber peut continuer à fonctionner. Dans un festival ou une manifestation, la difficulté vient de la combinaison de ces deux facteurs : beaucoup de personnes, au même endroit et au même moment. Source : bilan du Nouvel An d’Orange Belgium.
À cette saturation possible s’ajoute un autre scénario : la panne. Si un équipement du réseau mobile tombe en panne, les appels, les SMS ou l’accès à Internet peuvent être interrompus dans la zone concernée. Le résultat peut sembler similaire pour l’utilisateur, mais la cause est différente : dans un cas, le réseau manque de capacité ; dans l’autre, un équipement ne fonctionne plus.
Ces difficultés peuvent aussi susciter des soupçons de coupure volontaire, comme dans le contexte des manifestations évoquées plus haut. Les sources consultées ne permettent pas d’établir que l’État aurait coupé les communications mobiles pendant ces manifestations pour les désorganiser. Une proposition de restriction des réseaux sociaux, une panne et une saturation sont trois situations différentes. Sans mesures ni éléments d’enquête, je ne peux donc pas attribuer une difficulté de communication à une volonté de couper le réseau. Contexte : Le Parisien, 23 octobre 2026.
Un intérêt visible, mais difficile à mesurer précisément
Ce besoin de communiquer autrement aide à comprendre l’intérêt pour Bitchat. Au 29 octobre 2026, la fiche Android de Bitchat sur Google Play affiche « 1 M+ » de téléchargements, soit le seuil d’au moins un million de téléchargements via cette boutique. Ce chiffre cumulé n’est ni un total des utilisateurs actifs, ni un décompte des téléchargements en France ou pendant les seules manifestations. Il ne couvre pas les installations iOS ni les autres canaux de distribution Android. Google Play n’affiche pas ici de total exact. Source : fiche Google Play consultée le 29 octobre 2026.
Comment Bitchat permet-il d’échanger sans réseau mobile ?
La réponse de Bitchat consiste à établir des liens directement entre les téléphones proches, grâce au Bluetooth Low Energy. Dans ce mode local, les échanges ne nécessitent ni réseau mobile ni accès Internet. L’application découvre les appareils voisins et peut leur faire relayer les messages : c’est le principe du réseau maillé, ou mesh. Aucun numéro de téléphone ni compte central n’est nécessaire. Présentation officielle.
Imaginons trois personnes : téléphone A → téléphone B → téléphone C. A souhaite envoyer un message à C, mais les deux téléphones sont trop éloignés pour se joindre directement. Si B peut communiquer avec chacun d’eux, il peut relayer le message. Encore faut-il que les trois appareils participent effectivement au réseau : la simple présence de téléphones autour de soi ne suffit pas.
C’est ce relais de proche en proche qui fait l’intérêt du maillage. Le Bluetooth ne fournit pas, à lui seul, une couverture à l’échelle d’une ville : la communication dépend des participants disponibles entre l’expéditeur et le destinataire.

Une conversation mesh sur Android. Capture de démonstration publiée dans le dépôt officiel bitchat-android ; l’interface peut varier selon la version.
Teleport : communiquer au-delà du voisinage
Le fonctionnement local soulève naturellement une question : comment échanger avec des personnes qui se trouvent plus loin ? Bitchat propose pour cela un autre mode, avec des salons géographiques identifiés par un geohash, un code représentant une zone. La fonction Teleport permet de sélectionner un salon distant. On peut donc participer au salon d’une zone sans s’y trouver physiquement.
Ce changement d’échelle implique une autre infrastructure : ces salons utilisent Nostr, un protocole reposant sur des relais Internet. Tor peut protéger le chemin de connexion vers ces relais et leur masquer l’adresse IP d’origine. Il faut donc distinguer les deux usages : le mesh Bluetooth permet des échanges locaux sans Internet ; les salons Nostr permettent des échanges à distance avec Internet.
Tor reste lui aussi tributaire de cette connexion. Teleport ne permet donc pas de traverser une coupure totale par le seul Bluetooth. La politique de confidentialité indique que Tor est activé par défaut ; il faut vérifier le réglage de la version utilisée. Documentation du code de Teleport et politique de confidentialité.

Le globe de sélection des zones geohash sur Android. Les dimensions affichées décrivent des zones géographiques, pas la portée Bluetooth. Source : dépôt officiel bitchat-android.

L’écran de présentation et les réglages Tor sur Android. Capture publiée sur Google Play ; elle illustre la version présentée dans la boutique et ne garantit pas les réglages de chaque installation.
Jusqu’où peut-on réellement communiquer ?
Revenons au cas du groupe privé de réseau mobile. Pour qu’un message arrive, il ne suffit pas que l’application soit installée : il faut qu’un chemin existe entre les téléphones. Plusieurs conditions entrent alors en jeu.
- Une portée locale variable. Obstacles, interférences, matériel et comportement du système influencent les connexions. Une distance annoncée ne constitue pas une garantie sur le terrain.
- Des relais indispensables. Sans chaîne de participants, sans rencontre ultérieure et sans accès Internet, deux groupes éloignés restent séparés.
- Un nombre de relais limité. Le TTL est un compteur qui limite la propagation d’un paquet dans le réseau. Le livre blanc documente une valeur initiale de 7, qui peut être abaissée en réseau dense. Sept sauts ne correspondent ni à sept kilomètres ni à une livraison garantie.
- Une livraison parfois différée. Des files d’attente et des appareils transportant les messages peuvent permettre une remise ultérieure. Cela ne crée pas une liaison continue.
Le TTL limite la propagation des paquets ; il ne faut pas le confondre avec la durée de conservation d’un message. Livre blanc, sections 4 et 6.
Que représente une chaîne de sept sauts ?
On peut traduire ce mécanisme en distance pour en comprendre l’ordre de grandeur, à condition de poser explicitement les hypothèses. Avec une hypothèse de 60 à 70 mètres par liaison et un trajet de sept sauts, le calcul donne 7 × 60 à 70 m = 420 à 490 m, soit environ 400 à 500 mètres.
Cet ordre de grandeur suppose une chaîne de téléphones alignés dans la direction du destinataire, tous disponibles et suffisamment espacés. Ce calcul est illustratif : la documentation confirme le TTL initial de 7, mais ne garantit pas une portée de 60 à 70 mètres par liaison. Le TTL seul ne permet donc pas d’annoncer une distance maximale. Les obstacles, la disposition des relais et les limites de propagation en réseau dense peuvent réduire fortement la distance effectivement couverte. Constante TTL dans le code Android et routage décrit dans le livre blanc.
Qui peut lire les messages ?
Le chemin emprunté par un message détermine comment il circule. Son caractère public ou privé détermine qui peut en lire le contenu. Ces deux questions doivent être distinguées.
Le chat public est destiné à être lu par ses participants. Son contenu n’est pas confidentiel : un message signé peut être authentifié sans être chiffré. Il faut donc considérer qu’un message public peut être observé, copié et conservé.
Les conversations privées utilisent un chiffrement de bout en bout : les relais intermédiaires transportent des données chiffrées, sans avoir à lire le message. Cela ne protège toutefois pas contre un destinataire qui partage le contenu ou contre un téléphone compromis. Politique de confidentialité, sections « Cryptography » et « What Is Shared ».
Quel protocole de chiffrement ?
Le chiffrement des sessions privées actives sur le réseau mesh repose sur le protocole Noise XX. Celui-ci associe X25519 pour l’accord de clés, ChaCha20-Poly1305 pour le chiffrement authentifié et SHA-256 comme fonction de hachage.
Les sessions Noise actives offrent une confidentialité persistante : une compromission ultérieure des clés de long terme ne doit pas suffire à déchiffrer les anciennes sessions. Cette propriété ne doit pas être généralisée à tous les modes. Spécification du protocole Noise.
Cette distinction devient importante lorsque le message privé passe par Nostr. Ce chemin utilise un format propre à Bitchat, fondé sur secp256k1, HKDF-SHA256 et XChaCha20-Poly1305. La documentation précise qu’il n’est pas compatible avec NIP-17/NIP-44/NIP-59 et qu’il n’offre pas cette même confidentialité persistante en cas de compromission de la clé privée Nostr du destinataire. Livre blanc technique, section 5.
Quelles traces restent après les échanges ?
Savoir qui peut lire un message ne suffit pas à évaluer sa confidentialité. Il faut aussi se demander où il est conservé : le chiffrement pendant le transport ne signifie pas que le message disparaît après lecture.
Sur les téléphones de l’expéditeur et du destinataire, le code Android consulté prévoit un historique privé persistant dans une base SQLite, avec des contenus chiffrés en AES-GCM et une clé gérée par Android Keystore. Fermer l’application ne suffit donc pas à effacer ces conversations. Stockage des conversations Android et chiffrement du stockage.
La conservation sert aussi à faire fonctionner les échanges différés et la synchronisation. Chez l’expéditeur et les appareils intermédiaires, la documentation iOS/macOS décrit plusieurs mécanismes :
- Une file d’envoi privée chiffrée, conservée jusqu’à 24 heures sans accusé de réception.
- Des enveloppes privées transportées par des appareils « courriers », jusqu’à 24 heures. Ces appareils peuvent relayer le contenu sans pouvoir le lire.
- Un historique public de synchronisation, conservé jusqu’à 6 heures. Son contenu reste public.
Les images et notes vocales envoyées ou reçues peuvent, quant à elles, rester sur ces téléphones jusqu’à sept jours selon cette politique. Ces durées sont propres aux mécanismes et à la plateforme documentés, pas une règle universelle pour toutes les versions. Politique de conservation iOS/macOS.
Enfin, les relais Internet Nostr appliquent leurs propres règles de conservation : leurs copies ne sont pas sous le contrôle de l’application. Un effacement local, même via le mode d’urgence, ne supprime pas les copies chez les destinataires ou sur ces relais. Politique de confidentialité, relais Nostr.
L’opportunité : ajouter de la résilience
Une fois ces conditions comprises, l’intérêt de Bitchat devient plus concret. Dans le festival évoqué au début, un groupe déjà équipé pourrait continuer à échanger localement malgré la saturation du réseau mobile, à condition de disposer des liaisons Bluetooth et des relais nécessaires. C’est cette possibilité de maintenir un échange de proximité malgré l’indisponibilité du réseau mobile qui m’intéresse : ajouter de la résilience aux moyens de communication habituels.
Le même raisonnement peut être envisagé dans une situation plus grave. Dans un contexte de guerre, comme en Ukraine, un quartier ou un groupe privé de réseau pourrait avoir besoin de maintenir des échanges locaux. C’est une hypothèse d’usage, pas l’affirmation d’un déploiement vérifié sur le terrain. L’utilité dépendrait de la densité des participants, de l’énergie disponible et du niveau de menace.
L’opportunité dépend donc de la préparation et des conditions sur place. Le modèle décentralisé mérite d’être étudié, mais il ne garantit ni l’arrivée d’un message ni la sécurité des personnes qui l’utilisent. Au-delà des limites techniques, la confiance dans les échanges reste à examiner.
Peut-on faire confiance aux échanges et rester discret ?
Recevoir un message ne garantit pas sa fiabilité. Les salons ouverts peuvent accueillir du spam, des rumeurs ou des tentatives de manipulation. Le blocage et les mécanismes de limitation des abus apportent des protections, sans garantir la qualité de l’information. La vérification cryptographique d’un appareil ne certifie pas non plus l’identité civile de son utilisateur.
Échanger sous pseudonyme ne garantit pas non plus la discrétion. L’absence de numéro de téléphone et de compte nominatif facilite les échanges sous pseudonyme, tandis que la randomisation des adresses MAC Bluetooth complique le suivi fondé sur ces adresses. Des clés publiques persistantes et des identifiants applicatifs restent cependant observables sur le mesh : ils peuvent permettre de reconnaître un appareil au fil de ses présences, sans identifier automatiquement la personne qui l’utilise. Le chiffrement des messages privés ne masque donc pas toutes les métadonnées, c’est-à-dire les informations qui entourent les échanges. Les traces conservées sur les téléphones et les relais, décrites plus haut, doivent aussi être prises en compte. Analyse de confidentialité du projet.
Ces possibilités peuvent enfin être détournées. Comme d’autres outils de communication, Bitchat pourrait intéresser des réseaux cherchant à coordonner des activités illicites, notamment grâce à son fonctionnement local indépendant des opérateurs. Il s’agit d’un risque potentiel, et non d’un usage criminel établi par les sources de cet article. Les limites de confidentialité évoquées ci-dessus restent applicables à ces utilisateurs.
Ma conclusion
Bitchat apporte une réponse utile à une partie du problème posé au départ : des téléphones proches peuvent continuer à échanger sans réseau mobile, si les participants forment un maillage suffisant. Pour communiquer à distance via les salons Nostr et Teleport, un accès Internet reste nécessaire.
Pour moi, son intérêt est donc celui d’un moyen complémentaire de communication, à découvrir et à préparer avant une crise. Il faut savoir avec qui l’on pourra échanger, dans quelles conditions les messages pourront circuler et quelles traces ils laisseront. La portée, la présence de relais et la disponibilité des téléphones conditionnent la communication ; la confiance dans les interlocuteurs et l’exposition des métadonnées conditionnent son usage.
C’est à cette échelle que je vois l’opportunité : donner à un groupe une possibilité supplémentaire de rester en contact. La fiabilité des échanges, la protection des identités et l’évaluation indépendante de la sécurité seront déterminantes pour juger de la suite.
Liens et sources
Analyse rédigée le 29 octobre 2026 à partir des sources consultées. Les fonctions et garanties peuvent varier selon la plateforme et la version.